mardi 25 avril 2017

La servante écarlate


"Maintenant elles sont protégées, elles peuvent accomplir leur destin biologique en paix. Avec une aide et des encouragements sans limites. Alors, dites-moi : Vous êtes quelqu'un d'intelligent, j'aimerais savoir ce que vous pensez ; qu'avons-nous oublié ?
J'ai répondu : L'amour."




Présentation de l’Éditeur : Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l'Ordre a été restauré. L'Etat, avec le soutien de sa milice d'Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d'un Evangile revisité. Dans cette société régie par l'oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L'une d'elle raconte son quotidien de douleur, d'angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d'une vie révolue, d'un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom. Une œuvre d'une grande force, qui se fait tour à tour pamphlet contre les fanatismes, apologie des droits de la femme et éloge du bonheur présent.

Auteur : Margaret Atwood est une auteure canadienne

Genre : Science-Fiction

Le livre commence ainsi :

"Rachel, voyant qu'elle-même ne donnait pas d'enfants à Jacob, devint jalouse de sa soeur et elle dit à Jacob : Fais-moi avoir aussi des fils, ou je meurs.
Jacob s'emporta contre Rachel et dit : Est-ce que je tiens la place de Dieu, qui t'a refusé la maternité ? 
Elle reprit : Voici ma servante, Biha. Va vers elle et qu'elle enfante sur mes genoux : par elle j'aurai moi aussi des fils."
Genèse, 30 : 1-3

Mon avis : 

J' ai lu ce livre en découvrant le trailer de la série télé qui va sortir dans quelques jours. J'ai été tellement emballée qu'il me fallait absolument découvrir cette histoire. Et vraiment je ne regrette pas de l'avoir lu avant de voir la série parce que j'ai pu découvrir une auteure dont le style m'a vraiment scotché. Je crois bien n'avoir jamais autant annoté de citations pour un seul et même livre !

La servante écarlate est le récit d'une femme qui vit dans un régime totalitaire ou toute liberté est prohibée et où certaines femmes sont reléguées au rôle d’utérus, purement et simplement. Les autres femmes n'ont pas franchement plus de libertés mais elles aussi sont cantonnées à des rôles bien définis desquels elles ne doivent pas s'écarter : Femme au foyer, femme de ménage ou cuisinière.

Les servantes écarlates sont à la fois traitées avec respect car elles représentent l'avenir puisqu'elles sont les dernières à pouvoir enfanter, et en même temps leurs vies ne sont clairement pas à envier. Elles doivent subir le viol de leur "Commandant", en présence de la femme de leur Commandant.
C'est comme si on faisait une insémination artificielle mais avec des êtres humains. Ces femmes ne sont plus des êtres humains. Elles servent juste de contenants.
Ce qui m'a beaucoup choqué, c'est quand on s'aperçoit que l'héroïne de l'histoire ne parle pas de "viol". Elle explique qu'elle a choisit cette option, qu'elle est consentante pour avoir cette vie. Parce que oui, elle avait aussi le choix d'être envoyée dans des genres de camps de travail où elle serait morte très vite de fatigue, ou de maladies.



Les servantes écarlates, avant d'être envoyées dans les familles, sont placées dans des genres de centres où on leur lave le cerveau. Pour faire en sorte qu'elles ne réfléchissent plus, qu'elles obéissent sans rechigner. C'est tout à fait une ambiance de secte.
Même les accouchements (qui sont rares) sont agrémentés de prières. Quand une servante écarlate accouche, ses "sœurs" se mettent en condition comme si elles accouchaient elles aussi. Ce n'est pas une grossesse nerveuse mais un accouchement nerveux, comme si elles mêmes le vivaient et il y a des réaction physique (montée de lait)

J'ai aimé le style de l'auteure qui est donc fabuleux, mais aussi le découpage du récit. On découvre l'héroïne dans son rôle de servante écarlate, mais également pendant que le régime totalitaire était en train de s'installer. On comprend comment tout se déroule.
Le rythme est assez lent, certes. Il y a peu d'action. Mais je ne me suis pourtant pas ennuyée une seule seconde. C'est prenant et effrayant. Vraiment effrayant parce que, quelque part, on se dit que cela pourrait un jour arriver.
C'est une dystopie,  mais rien à voir avec Hunger Games et compagnie qui visent plutôt un public ado et jeunes adultes. Là on est dans de la vraie dystopie pure et dure.



Ce livre fait réfléchir sur bons nombres de sujets qui devraient parler à tous : Le droit des femmes, le droit à l'avortement, la séparation de l'Etat et de la religion, la recherche perpétuelle d'avoir un enfant, cette idée que la femme n'a pas réussit sa vie si elle n'a pas eu d'enfant. 
Ce livre est féministe, et je suis heureuse de l'avoir lu, et je pense qu'il serait de bon ton que beaucoup le lisent également, pour bien comprendre que le droit des femmes est encore quelque chose pour lequel on doit se battre, surtout de nos jours quand on voit certains partis politiques prendre autant d'ampleur...



Citations :

"Nous soupirions après le futur. Comment l'avions-nous acquis, ce don de l'insatiabilité ? Il était dans l'air ; et il y demeurait, comme une pensée à retardement."

"C'est le genre de style qui leur plaît : art folklorique, archaïque, fait par des femmes, pendant leurs loisirs, à partir de choses qui ne sont plus utilisables. Un retour aux valeurs traditionnelles. Qui ne gaspille pas ne connaîtra pas le besoin. On ne me gaspille pas. Pourquoi suis-je dans le besoin ?"

"Ce n'est pas la fuite qu'ils craignent. Nous n'irions pas loin. Ce sont ces autres évasions, celles que l'on peut ouvrir en soi-même, si l'on dispose d'un objet tranchant."

"Il y a plus d'une sorte de liberté, disait Tante Lydia. La liberté de, et la liberté par rapport à. Au temps de l'anarchie, c'était la liberté de. Maintenant, on vous donne la liberté par rapport à. Ne la sous-estimez pas."

"Elles portaient des corsages boutonnés sur le devant qui suggéraient les possibilités du verbe défaire. Ces femmes pouvaient être défaites ; ou pas. Elles semblaient avoir le choix, alors. Nous semblions avoir le choix, alors. Notre société se mourait, disait Tante Lydia, à cause de trop de choix."

"La modestie, c'est d'être invisible, disait Tante Lydia. Ne l'oubliez jamais. Etre vue - être vue - c'est être - sa voix tremblait - pénétrée ; ce que vous devez être, Mesdemoiselles, c'est impénétrables."

"L'ordinaire, disait Tante Lydia, c'est ce à quoi vous êtes habituées. Ceci peut ne pas vous paraître ordinaire maintenant, mais cela le deviendra après un temps. Cela deviendra ordinaire."

"Il n'est pas censé me parler. Bien sûr, il y en aura qui essayeront, disait Tante Lydia. Toute chair est faible. Je la corrigeai dans ma tête : Toute chair est pâture."

"Cela m'arrive, ces attaques du passé, comme une faiblesse, une vague qui me déferle par-dessus la tête."

"Nous vivions, comme d'habitude, en ignorant. Ignorer n'est pas la même chose que l'ignorance, il faut se donner de la peine pour y arriver."

"Nous étions les gens dont on ne parlait pas dans les journaux. Nous vivions dans les espaces blancs et vides en marge du texte imprimé. Cela nous donnait d'avantage de liberté.
Nous vivions dans les brèches entre les histoires."

"Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés."
Personne n'a dit quand.

"N'y a-t-il pas de fin à ces faux-semblants de bienveillance ?"

"Même l'entendre chanter m'inquiète. On nous a mis en garde de ne pas paraître trop heureux."

"Je veux être estimée dans des domaines où je ne le suis pas. Je veux être plus qu'estimable."

"Souvenez-vous que le pardon est aussi un pouvoir. Le mendier est un pouvoir, le refuser ou l'accorder est aussi un pouvoir, peut-être le plus grand de tous."

"Notre fonction est la reproduction ; nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Au contraire : tout a été fait pour nous éliminer de ces catégories. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n'est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part d'autre ; l'amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c'est tout : vases sacrés, calices ambulants."

"Je me sens comme de la barbe à papa : faite de sucre et d'air. Si l'on me serrait je me transformerais en un petit tas humide et souffreteux, rosâtre, larmoyant."

"Il a l'air vraiment gêné, désarmé était le terme qui désignait l'air que prenaient les hommes, autrefois. Il est assez vieux pour se rappeler comment se donner cet air-là, et se rappeler aussi que les femmes le trouvaient assez attendrissant, jadis. Les jeunes ne connaissent pas ces trucs-là. Ils n'ont jamais eu à s'en servir."

"Je suppose que tous les enfants pensent la même chose, de toute histoire antérieure à la leur. Si ce n'est qu'une histoire, cela devient moins effrayant."

"Les déesses peuvent exister et l'air exsude le désir. Même les briques de la maison s'adoucissent, deviennent tactiles. Si je m'appuyais contre elles, elles seraient chaudes et élastiques. C'est surprenant, ce que la frustration peut faire."

"Je suis une femme d'extérieure. Mon rôle est de fournir ce qui manque par ailleurs."

"Pour lui je ne suis plus simplement un corps utilisable. Pour lui je ne suis pas juste un navire sans cargaison, un calife sans vin dedans, un four - pour être grossière - sans biscuit. Pour lui je ne suis plus simplement vide."

"Nous sourions et nous nous mettons en route, en tandem, parcourons doucement notre trajet quotidien. De temps en temps nous changeons d'itinéraire ; rien ne l'interdit, pourvu que nous restions à l'intérieur des barrières. Un rat dans un laboratoire est libre d'aller où il veut, à condition qu'il reste dans le labyrinthe."

"La nuit tombe. Ou est tombée. Comment se fait-il que la nuit tombe au lieu de se lever, comme l'aube ? Et pourtant si l'on regarde vers l'est, au coucher du soleil, on peut voir la nuit se lever, et non pas tomber, l'obscurité monter dans le ciel depuis l'horizon, comme un soleil noir, derrière une couverture de nuages. Comme la fumée d'un feu invisible, un trait de feu juste au-dessus de l'horizon, feu de brousse ou ville en flammes. Peut-être la nuit tombe-t-elle parce qu'elle est lourde, un épais rideau remonté par dessus les yeux. "

"On ne peut pas commander à ses sentiments, disait un jour Moira, mais on peut commander à son comportement.
Ce qui est fort bien dit.
Tout est affaire de contexte ; ou est-ce de maturité ? l'un ou l'autre."

"Je vais m'occuper de ça. Et parce qu'il avait dit "ça" au lieu de "lui", je sus qu'il voulait dire "tuer". C'est ce qu'il faut faire avant de tuer, ai-je pensé. Il faut créer un ça, là où il n'y en avait pas auparavant. Cela se fait d'abord dans la tête, puis on en fait une réalité. Je me disais : c'est donc ainsi qu'ils font."

"Le pire c'est l'instant de la trahison, la seconde où l'on sait sans l'ombre d'un doute que l'on a été trahi : qu'un autre être humain a pu vous vouloir tant de mal.
C'était comme se trouver dans un ascenseur dont le câble s'est rompu. A tomber, tomber, sans savoir quand l'on va finir par buter."

"Ce que nous demandions dans nos prières, c'était d'être vides, pour être dignes d'être remplies : de grâce, d'amour, d'abnégation, de sperme et de bébés.
Ô Dieu, Roi de l'univers, merci de ne pas m'avoir faite homme !
Ô Dieu, efface-moi ! Rends-moi féconde. Mortifie ma chair, pour que je me multiplie. Fais que je me réalise."

"J'ai suffisamment de pain quotidien, alors je ne perdrai pas de temps à en demander ; ce n'est pas le problème majeur. Le problème, c'est de l'avaler sans s'étrangler avec."

"Garde les autres en sécurité, s'ils sont saufs. Ne les laisse pas trop souffrir. S'ils doivent mourir, fais que ce soit rapide. Tu pourrais même leur fournir un Paradis. Nous avons besoin de Toi pour cela. L'Enfer, nous pouvons nous le frabriquer nous-mêmes."

"Quand j'étais plus jeune et que j'imaginais la vieillesse, je pensais, peut-être est-ce que l'on apprécie les choses davantage, quand on a plus beaucoup de temps devant soi ; j'oubliais la perte des forces. Certains jours j'apprécie d'avantage les choses, œufs, fleurs, mais alors je décide que ce n'est qu'une crise de sentimentalité, où mon cerveau prend des teintes pastel en Technicolor, comme les cartes de vœux avec de superbes couchers de soleil dont on produisait une telle quantité en Californie. Cœurs supers-brillants.
Le danger c'est le brouillard gris."

"J'attends que la journée se déroule, que la terre tourne, selon la face ronde de l'implacable horloge. Les jours géométriques tournent et tournent, sans heurts, bien huilés."

"Nous poursuivons notre chemin et nous dirigeons comme d'habitude vers un espace découvert à traverser, pour pouvoir parler. Si l'on peut appeler cela parler, ces chuchotements hachés, projetés à travers l'entonnoir de nos ailes blanches. Cela ressemble davantage à un télégramme, un sémaphore verbal. Parole amputée."

"On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs, voilà ce qu'il dit. Nous pensions que nous pouvions faire mieux.
Je répète : Mieux ? d'une petite voix. Comment peut-il penser que ceci est mieux ?
Mieux ne veut jamais dire mieux pour tout le monde, dit-il. Cela veut toujours dire pire, pour certains."

"Je la vois, courant à travers la pelouse, cette pelouse qui est là juste devant moi, à l'âge de deux, trois ans, brandissant un pissenlit comme une allumette japonaise, petite baguette de feu blanc, et l'air se remplit de minuscules parachutes. Souffle, et tu pourras savoir l'heure. Toutes ces heures envolées dans la brise d'été. C'étaient les marguerites pour lire l'amour, et nous les effeuillions à l'infini."


Note :

[16/20]
Une plume sublime et un message féministe fort. L'histoire est lente mais violente dans les faits. Cela donne froid dans le dos et nous rappelle que, peu importe la situation, il ne faut jamais pencher vers l'extrémisme et constamment protéger notre liberté de penser, de croire, d'aimer,... À une époque où le droit à l'IVG n'est toujours pas acquis dans certains pays, cela donne à réfléchir.




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